VillaBar est un étrange moment.
Cela commence vers six heures et demie de l’après-midi, le troisième dimanche du mois, dans ce bar dont je vous ai déjà parlé et qui égaye la rue de Bagnolet dans le vingtième arrondissement, le Piston Pélican.
Des personnes s’agitent pendant que les clients se posent sur des chaises et contre des tables ou au comptoir. Puis les gens du quartier entrent, et d’autres, qui ont traversé Paris pour venir, arrivent et s’installent aussi. Beaucoup sont déguisés ; d’autres sont en habits de tous les jours.
Une sorte d’attente se met en place. Une instance : quelque chose va se passer, on le sait, on attend que cela commence, on ne peut savoir si cela a commencé.
Du bar du Piston Pélican, trois personnes se distinguent.
Une femme d’environ un mètre quatre vingt, l’allure vive, s’affaire : elle est l’une des patronnes du lieu et également photographe de VillaBar.
Elle s’appelle Sandra et Sancha (la patronne s’appelle Sandra A. et la photographe, Sancha).
Une autre jeune femme, douce et pleine d’une personnalité tranquille mais imposante, trône derrière le bar et parcourt les lieux en souriant. Elle s’appelle Aurélie Charbonnier. Toute la soirée, elle jouera deux rôles. L’un, réel, de patronne du Piston Pélican, qui lui fait parcourir le bar dans tous les sens en portant des plateaux. L’autre, imaginaire mais non moins vrai, de serveuse, dans le roman photo qui est en train de se créer. Les deux rôles lui vont à merveille et elle passe de l’un à l’autre sans faire voir à quel point cette gymnastique doit être fatigante.
Un troisième, un homme, grand et mince, d’allure musclée, observe d’un œil nonchalant de félin, c'est-à-dire une nonchalance dont on sait qu’elle abrite plus de perspicacité et de présence qu’elle n’en laisse voir. Il s’appelle Sam.
Sam porte un chapeau. Aurélie porte les cheveux au vent du bar. Sandra et Sancha porte(nt) une casquette. Voici présentée l’équipe maîtresse du bar du Piston Pélican. On ne voit pas celui qui, de la cuisine, prépare incessamment de très bons (et très peu chers) plats frais.
Voici maintenant l’équipe de VillaBar.
D’abord, la belle femme blonde, Ondine Frager. Elle évolue avec simplicité malgré son déguisement affecté. Elle est l’actrice de VillBar et tout le monde le sait. On lui parle, on l’interpelle, elle sourit. Son rôle d’actrice la met en avant, elle n’en a pas moins co-organisé tout l’événement VillaBar, décoré le bar en fonction du thème arrêté, briefé les autres acteurs...
Derrière elle, s’affairent Hélène Harder et Elise Revon-Rivière. L’une, en veston et chapeau, l’autre en espionne espiègle. Elles distribuent les flingues et maquillent les uns et les autres, parcourent les lieux en arrangeant un coin ici, coiffant un client d’un chapeau, expliquant le thème de la soirée à un visiteur effaré.
Plus loin, accompagnée de deux amis belges (le mathématicien Laurent Moonens et Johanna De Crom) venus exprès de Louvain La Neuve pour vivre ce moment, Agnès de Cornulier distribue la feuille de route aux clients. Cette feuille explique le fonctionnement de VillaBar et montre aux gens comment ils peuvent participer.
VillaBar a commencé.
Trois lieux se distinguent : le tripot. Lieu de mauvais coups, de tricheries, d’arrangements sous la table, il est couvert de parties de cartes et de divers jeux de hasards. Des hommes – chapeaux et cigarette longue, sourire trouble – jouent au poker en planifiant des crimes.
Parmi les clients du bar, effacés mais présents, discrets mais partout, les quatre photographes agissent sans cesse. Isabelle Ferrier et Sancha, Sara et Karim-Pierre Maalej n’ont pas de répit pendant la soirée. Ils ne parlent presque pas aux autres, ils les capturent discrètement dans leurs appareils (deux numériques, deux argentiques).
Je parle un peu avec Jean Dusellier, retrouvé par hasard ici... Il est toujours éditeur.
Au bar, une jeune femme sympathique lit tranquillement Un homme heureux, de l’auteur finlandais Paasilina. Autour d’elle, tout bouge et fait du bruit mais elle, elle lit. Plus tard dans la soirée, quand des hommes en noir pointeront leur flingue sur sa tempe, elle relèvera les yeux de son livre, leur sourira gentiment, acceptera le jeu et les prises de photos. Alors ils s’éloigneront et elle reprendra sa lecture tranquille. Ange égaré ?
Une personne, mi-déguisée mi-normale, souvent seule, observe en silence. De temps en temps elle va parler à un photographe ou à quelques acteurs. C’est la présidente d’AlmaSoror et la créatrice de VillaBar. C’est aussi une amie, mais ce soir je ne lui parle pas. Je la laisse agir et l’observe de derrière ma bière. Il y a longtemps, c’est à elle que j’avais confié, pour la première fois, mon secret, et elle m’avait accueillie avec fraternité. Elle me sourit deux ou trois fois dans la soirée.
Quelques scènes ont lieu.
Un type patibulaire se promène dans les lieux, entraîne quelqu’un de force dans un coin et lui inflige un interrogatoire serré.
Deux jeunes femmes dactylos, pincées, derrière leurs machines à écrire d’antan, se disputent en hurlant. L’agent double – alias Ondine Frager - et Aurélie du bar interviennent. Les dactylos se réconcilient dans les bras l’une de l’autre.
John Peshran-Boor, alias le pianiste Jean-Pierre Bret, joue sur le vieil orgue électronique des années 80, habillant l’atmosphère de musique.
Plus loin, une jeune femme polonaise sirote quelques vodkas d’un air lointain. Les gens l’appellent Yeux noirs.
On a cru voir Aurélie distiller du poison avec sa bague dans un verre de vin.
Il a fumé des cigarettes roulées toute la soirée en observant les événements : c’est Mathieu Granier, le scénariste qui devra écrire le texte du roman photo. Dans quelques jours, on lui donnera un choix de photos et il aura dix jours pour achever l’œuvre.
L’agent double meurt dans les toilettes. Son amant arrive trop tard.
A la fin de la soirée, une femme brune aux cheveux courts fait une partie de roulette russe avec deux mafieux. Mais personne ne perd et l’on range les flingues en plastic.
VillaBar s’éteint doucement. C’était une belle soirée, chaude et intense, très visuelle. Atmosphère qu’on voudrait plus souvent.
Jean, de son portable, me commande un taxi et je rentre seule dans ma maison du bord de la Marne.
Rideau.