Au bar du Piston Pélican je suis allée en cachette. Je n'ai pas dit aux trois personnes qui se tenaient derrière le bar qui j'étais. J'ai reconnu le frère de mon amie (même air étrange) et l'ai pris en photo lisant son journal.
J'ai ensuite écrit le début d'un poème raté ; j'ai ouvert les deux livres que j'avais dans mon sac, la Montagne magique et
la Mort à Venise, deux oeuvres de Thomas Mann. La famille Mann est fascinante, mais les plus grands écrivains demeurent les deux frères Thomas et Heinrich Mann.
Thomas Mann a écrit la Mort à Venise en 1912, après un voyage vénitien : fasciné par la beauté d'un jeune Polonais, l'écrivain münichois Gustav von Aschenbach suit le jeune homme dans la ville dévastée par le choléra, sans l'aborder. Il est atteint par la maladie, succombe sur une plage (comme le Caravage, comme Pasolini. Ils succombent sur une plage peut-être par un amour diabolique ?) en contemplant le visage qui l'a perdu.
Mann a écrit la Montagne magique en 1924... L'histoire d'un éveil dans un microcosme isolé du monde qui se finit par une plongée violente dans la première guerre mondiale.
J'ai quitté le bar quand le jour tombait. J'ai traversé Paris à pied. A la fin du jour j'arrivai au taxi qui m'amena tard au bord de la Marne. Je dilapide ainsi l'argent de la famille : en ne prenant pas les transports en commun.
Le soir, j'ai lu les deux livres, l'un après l'autre, en écoutant le disque acheté à Saint-Etienne du Monts, du choeur Stella Maris. Ils chantent des compositeurs nordiques du XXème siècle et c'était magnifique de relire ces grands livres en écoutant la musique sacrée de Sibélius, Grieg, Stenhammar et Kuula.
Je m'étais entourée d'autres livres vers lesquels je jetais un oeil entre chaque chapitre - sans les ouvrir. J'avais besoin de savoir qu'ils étaient là et qu'ils accompagnaient, qu'ils enrichissaient ma lecture. C'était la correspondance d'AnneMarie Scharzenbach, et À travers le vaste monde d'Erika et Klaus Mann.
Je me rendis compte alors que j'avais eu raison d'accrocher, il y a quelques années, le portrait de Marlene Dietrich au bas du mur sale de la courette. Ce soir-là, il prit tout son sens.
Merci à cette après-midi, merci à cette soirée d'avoir été belle. N'est-ce pas que l'automne fait vivre et vibrer plus que toutes les autres saisons ?
